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PoetósferaLa Prosa BreveJules Renard

Jules Renard

La bécasse

francés

I Il ne restait, d’un soleil d’avril, que des lueurs roses aux nuages qui ne bougeaient plus, comme arrivés. La nuit montait du sol et nous vêtait peu à peu, dans la clairière étroite où mon père attendait les bécasses. Debout près de lui, je ne distinguais nettement que sa figure. Plus grand que moi, il me voyait à peine, et le chien soufflait, invisible à nos pieds. Les grives se dépêchaient de rentrer au bois où le merle jetait son cri guttural, cette espèce de hennissement qui est un ordre à tous les oiseaux de se taire et de dormir. La bécasse allait bientôt quitter ses retraites de feuilles mortes et s’élever. Quand il fait doux, comme ce soir-là, elle s’attarde, avant de gagner la plaine. Elle tourne sur le bois et se cherche une compagne. On devine, à son appel léger, qu’elle s’approche ou s’éloigne. Elle passe d’un vol lourd entre les gros chênes et son long bec pend si bas qu’elle semble se promener en l’air avec une petite canne. Comme j’écoutais et regardais en tous sens, mon père brusquement fit feu, mais il ne suivit pas le chien qui s’élançait. — Tu l’as manquée ? lui dis-je. — Je n’ai pas tiré, dit-il. Mon fusil vient de partir dans mes mains. — Tout seul ? — Oui. — Ah !… une branche peut-être ? — Je ne sais pas. Je l’entendais ôter sa cartouche vide. — Comment le tenais-tu ? N’avait-il pas compris ? — Je te demande de quel côté était le canon ? Comme il ne répondait plus, je n’osais plus parler. Enfin je lui dis : — Tu aurais pu tuer… le chien. — Allons-nous-en, dit mon père.

II Ce soir, il fait un temps doux après une pluie fine. On part vers cinq heures, on gagne le bois et on marche sur les feuilles jusqu’au coucher du soleil. Le chien multiplie dans le taillis ses lieues de chien.

Sentira-t-il des bécasses ? Peu importe au chasseur, s’il est poète. Le quart d’heure de la croule venu, on se place

LA NUIT MONTAIT DU SOL ET NOUS VÊTAIT PEU À PEU. toujours trop tôt, au pied d’un arbre, au bord d’une clairière. Les vols rapides des grives et des merles frôlent le cœur. Le canon du fusil bouge d’impatience. À chaque bruit, une émotion ! L’oreille tinte et l’œil se voile, et le moment passe si vite… que c’est déjà trop tard. Les bécasses ne se lèveront plus ce soir. Tu ne peux pas coucher là, poète ! Reviens ; prends la traverse, à cause de la nuit, par les prés humides, où tes souliers écrasent les petites huttes molles des taupes ; rentre chez toi, au chaud, à la lumière, sans remords, puisque tu es sans bécasse, à moins que tu n’en aies laissé une à la maison !

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Autor
Jules Renard (1864–1910) · Wikidata Q314987
Título
La bécasse
Lengua
francés
Forma
Estampa
Colección
Histoires naturelles, 1894
Nota
Título original: LA BÉCASSE. Texto verbatim djvu 1909 WS FR proofread.
Sala
La Prosa Breve
Identificador
la-becasse--renard
Cita recomendada
Jules Renard, «La bécasse», Poetósfera, poetosfera.com/p/la-becasse--renard.html

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